Depuis un peu plus de 24 heures que je suis ici, j'ai bien dû en dormir 14. Je dors sur la plage entre les repas, je fais une sieste d'une heure et demie avant le souper et, hier soir, je me suis mise au lit à 22h30 sans demander ni mon reste ni même un autre de ces délicieux cafés espanols qu'Oriol, Juan ou Ramon me sert avec des yeux énamourés comme si j'étais la plus belle femme du monde.
Je suis en tout cas la seule femme seule de tout l'hôtel, fréquenté surtout par des couples anglophones d'un âge certain et par d'autres, francophones, un peu moins décatis. Cela me vaut d'être l'objet de toutes les attentions de Yoel, Roberto ou Rogelio, et je ne m'en plaindrai pas.
L'hôtel ou je me trouve est encore plus au milieu de nulle part que je ne croyais. Quelques hameaux l'entourent, que je n'ai pas encore vus puisque je dors tout le temps, et le village le plus proche est à 14 km ou 30 pesos de taxi, aller-retour.
Mais j'irai d'abord explorer le banc de corail qui fait moutonner la mer juste devant ma chambre. Lionel (employé du club de plongée) m'a proposé de m'y accompagner. Oui, j'ai dit, con mucho gusto: dès que j'aurai assez dormi.
J'ai rencontré un couple de Gatinois fort sympathique, elle, travailleuse sociale, lui arpenteur; nous irons probablement à La Havane ensemble. Le défi: s'y rendre en train, expérience purement cubaine que nous a vivement déconseillée la représentante de Nolitour. «Vous savez, elle a dit, le train, ici, ce n'est pas comme chez vous...» On a répondu en rigolant: «Non, c'est sûrement mieux!»
Bon, cette connexion est aussi lente que tout Cuba, je n'abuserai donc pas des bonnes choses. À 8 pesos l'heure, autant avoir quelque chose a raconter.
lundi 23 novembre 2009
samedi 21 novembre 2009
Dehors novembre
Ma valise gît grande ouverte sur le plancher de ma chambre, son éventuel contenu pêle-mêle à côté. Je pars demain à l'aube pour Cuba, recharger mes batteries durement éprouvées par la lumière chiche de novembre, les restes d'une pneumonie, le stress d'un boulot de plus en plus frustrant, quelques secousses sismiques côté coeur et une molaire que mon dentiste n'a pas réussi à dévitaliser complètement (mal de dents, mal d'amour, dit-on?). Bref, j'en ai bien besoin.
Je m'en vais m'étendre sur la plage et n'en plus bouger, sauf peut-être pour déplacer ma chaise longue afin qu'elle reste à l'ombre et, de temps à autre, pour aller dire bonjour aux poissons. Il y a un récif de corail à quelques brasses de la plage, on n'a qu'à mettre masque et tuba et hop! Bbbllllglblblllllbbb...
J'emporte tellement de bouquins que je crains manquer de place dans mon bagage, mais pour une fois je me fiche complètement du nombre de paires de chaussures que je pourrai y caser. Je n'ai pas encore décidé si c'est parce que je vieillis ou parce que je suis vraiment déprimée.
samedi 16 mai 2009
Kipawa, me voici!
Agrandir le plan
Dimanche matin, je pars visiter Yves, le père de mon fils, qui s'est exilé l'an dernier dans le Témiscamingue (à ne pas confondre avec l'Abitibi). Six, sept heures de route en passant par l'Ontario avec étape à Mattawa, dans le seul hôtel de l'endroit, Le Voyageur Inn, «home of authentic tandoori indian cuisine», que j'ai fini par choisir après des heures de tergiversations. Tandoori indian cuisine? Dans ce bled perdu? Il est vrai que le monsieur qui m'a répondu au téléphone avait un authentique tandoori indian accent. On échappera donc au hamburger steak sauce brune pour souper, ce qui n'est pas plus mal, en fin de compte, bien au contraire.
Verrai-je des cerfs gambader sur la route (auquel cas j'espère qu'ils gambaderont ailleurs que devant notre pare-chocs, quand même)? Oserai-je me saucer dans le lac Kipawa avant le 24 juin, que ma mère disait que ça donnait la polio (ou quelque autre redoutable maladie, mais je confonds peut-être avec manger des bananes pas mûres ou des patates crues)?
J'ai en tout cas bon espoir de pêcher la truite du siècle (un permis? Pour quoi faire?), une bien grosse et grasse avec un foie gros comme ça, que je ferai griller sur feu de bois (et la truite, et le foie). Si ce n'est pas moi qui la pêche, pareil: un petit coup bien placé d'un couteau bien affûté, hop! Céline Dion et Ginette Reno ensemble ne réussiront jamais à répandre en si peu de temps et aussi proprement autant de tripes sur la table. On met le foie de côté et, si on a un peu de chance, les oeufs, que poêlés c'est un vrai délice, et la truite sur le gril, son foie bien sage à côté d'elle. Nourriture des dieux, je ne vous dis que ça.
Mettez le muscadet au frais.
mardi 5 mai 2009
Dernières impressions
Presque une semaine que je suis rentrée de voyage... Physiquement du moins. Il me vient des flash, des odeurs (tortillas chaudes, fumée des brûlis, viande grillée), des mots en espagnol qui flottent dans mon cerveau et montent à la surface comme des bulles - PLOP! Je parcours mon carnet de notes comme pour me convaincre que j'étais vraiment là, en ce lieu, ce jour-là. Non, je n'ai pas rêvé.
Santé
Dans le minibus entre Flores et Sayaxché, trois tout petits enfants, dont l'un, assis sur mes genoux, n'a pas 3 ans, se passent un litre de soda orange fluo et mangent des chips, à 8h du matin. Certes, je crains les effets à court terme que ce périlleux exercice peut avoir sur mon pantalon beige. Mais encore plus ceux qu'il aura indéniablement sur la santé de ces petits. Le Guatemala se prépare un sérieux problème d'obésité.
Problèmes de riches
Ce jeune guérisseur, à côté de moi, dans le bus entre Sayaxché et Coban, porte un pantalon d'occasion trop grand pour lui, une chemise élimée mais propre, le tout sans doute acheté dans l'une des innombrables friperies qu'on trouve dans les villes et qui annoncent: Ropa americana. Chef de famille à 23 ans (son père est mort assassiné), il doit prendre soin de sa mère et de ses 11 frères et soeurs. Il me demande comment faire pour émigrer au Canada. Il veut sortir de la pauvreté. Au bout d'un moment, il jette sans façon par la fenêtre la bouteille de cola qu'il vient de terminer. On n'en est pas encore au souci environnemental, qui est un problème de riches.
Âge
Les fillettes, ici, sont déjà de petites femmes à 8 ans: elles travaillent dur, s'occupent des plus petits, bien souvent se marient à 14 ans... Il n'est pas rare de voir des grands-mères de 35 ans qui ont déjà l'air plus âgées que moi, avec mes 50 ans de femme privilégiée.
Au terminus de Coban, un vieux monsieur m'aborde pour me proposer un hôtel. Je sais déjà où je veux aller, mais il marche néanmoins avec moi, gentiment, et nous parlons de choses et d'autres - les questions habituelles: d'où je viens, ce que je suis venue faire, tout ça. Il me demande mon âge. Tous me regardent d'un air tellement incrédule quand je le dis que je suis maintenant gênée de répondre. Et ça ne rate pas: il me fait de grands yeux ébahis. Il me demande quel âge je lui donne. Il lui manque plusieurs dents de devant; il a la peau tannée comme un vieux cuir. Je dis: 45. Bingo! Je tombe juste. J'ai enlevé 20 ans au chiffre qui m'est d'abord venu.
La vie, la mort
Mis à part Antigua, les villes du Guatemala sont grises, laides, sales. Ça contraste avec les campagnes, vertes et riantes, mais aussi avec les cimetières, où les tombes sont peintes de jolies couleurs toutes joyeuses, comme pour égayer les morts.
Équilibre
Partout les trottoirs sont inégaux, étroits, trop hauts, souvent défoncés. Fauteuils roulants et poussettes n'ont pas droit de cité. Les mamans, quand elles ne portent pas leur bébé dans leur dos à l'aide de ce carré de tissu qui sert à tout, le tiennent dans leurs bras, comme au baptême, et marchent tranquillement, royales, dans la foule qui se presse sur ces trottoirs meurtriers. Comment font-elles pour ne jamais l'échapper?
Santé
Dans le minibus entre Flores et Sayaxché, trois tout petits enfants, dont l'un, assis sur mes genoux, n'a pas 3 ans, se passent un litre de soda orange fluo et mangent des chips, à 8h du matin. Certes, je crains les effets à court terme que ce périlleux exercice peut avoir sur mon pantalon beige. Mais encore plus ceux qu'il aura indéniablement sur la santé de ces petits. Le Guatemala se prépare un sérieux problème d'obésité.
Problèmes de riches
Ce jeune guérisseur, à côté de moi, dans le bus entre Sayaxché et Coban, porte un pantalon d'occasion trop grand pour lui, une chemise élimée mais propre, le tout sans doute acheté dans l'une des innombrables friperies qu'on trouve dans les villes et qui annoncent: Ropa americana. Chef de famille à 23 ans (son père est mort assassiné), il doit prendre soin de sa mère et de ses 11 frères et soeurs. Il me demande comment faire pour émigrer au Canada. Il veut sortir de la pauvreté. Au bout d'un moment, il jette sans façon par la fenêtre la bouteille de cola qu'il vient de terminer. On n'en est pas encore au souci environnemental, qui est un problème de riches.
Âge
Les fillettes, ici, sont déjà de petites femmes à 8 ans: elles travaillent dur, s'occupent des plus petits, bien souvent se marient à 14 ans... Il n'est pas rare de voir des grands-mères de 35 ans qui ont déjà l'air plus âgées que moi, avec mes 50 ans de femme privilégiée.
Au terminus de Coban, un vieux monsieur m'aborde pour me proposer un hôtel. Je sais déjà où je veux aller, mais il marche néanmoins avec moi, gentiment, et nous parlons de choses et d'autres - les questions habituelles: d'où je viens, ce que je suis venue faire, tout ça. Il me demande mon âge. Tous me regardent d'un air tellement incrédule quand je le dis que je suis maintenant gênée de répondre. Et ça ne rate pas: il me fait de grands yeux ébahis. Il me demande quel âge je lui donne. Il lui manque plusieurs dents de devant; il a la peau tannée comme un vieux cuir. Je dis: 45. Bingo! Je tombe juste. J'ai enlevé 20 ans au chiffre qui m'est d'abord venu.
La vie, la mort
Mis à part Antigua, les villes du Guatemala sont grises, laides, sales. Ça contraste avec les campagnes, vertes et riantes, mais aussi avec les cimetières, où les tombes sont peintes de jolies couleurs toutes joyeuses, comme pour égayer les morts.
Équilibre
Partout les trottoirs sont inégaux, étroits, trop hauts, souvent défoncés. Fauteuils roulants et poussettes n'ont pas droit de cité. Les mamans, quand elles ne portent pas leur bébé dans leur dos à l'aide de ce carré de tissu qui sert à tout, le tiennent dans leurs bras, comme au baptême, et marchent tranquillement, royales, dans la foule qui se presse sur ces trottoirs meurtriers. Comment font-elles pour ne jamais l'échapper?
jeudi 30 avril 2009
La fin
Je suis de retour à la maison depuis un peu plus de 24 heures. Mon passage à Ciudad Guatemala m'a confirmé ce que je me dis souvent: ne croyez que ce que vous expérimentez. Il n'y a rien de plus à Ciudad Guatemala, du moins le jour (et je serais curieuse de faire l'expérience le soir) que dans les autres capitales de pays dits «en développement»: beaucoup de bruit, de pollution, de gens, d'action; ne vous promenez pas dans les rues désertes en Nike phosphorescents et ne mettez pas votre portefeuille de jeune cadre dynamique dans votre poche de fesse. Le reste, franchement, c'est comme la grippe du cochon: calmons-nous.
Il y a bien plus à craindre
Fuck you, Chose. La matrone de prison qui monte la garde devant le détecteur de métal me traite comme une criminelle ou, au mieux, comme une demeurée (et si j'arrivais du Mexique, elle me traiterait en plus comme une pestiférée pour cause de virus de grippe de machin-chouette): «Enlève tes souliers. Tes souliers, j'ai dit! Ta ceinture! Ouais, ton bracelet aussi. Ou c'est que t'as mis ta carte d'embarquement? Il me faut ta carte d'embarquement! BOB!!! Elle l'a laissée dans le bac!
– Comment tu t'appelles ? me demande Bob. HEIN?? (Bob a les yeux collés au plafond parce que je viens de lui dire en très bon français: FABIENNE COUTURIER, et il ne peut franchement pas répéter ça à la matrone, qui commence à perdre patience, comme si elle en avait déjà eu). C'est pas un nom chrétien, ça Feubifjkghpqeiru Coyowrourrruey.
All right, guys, mon passeport va sortir de votre &;*@#*%&a!!; scanner en même temps que mes souliers, ma ceinture et ma petite culotte, vous allez pouvoir vérifier que je suis bien moi-même et arrêter de capoter. Thank you, bonne journée, et si votre pledge est to serve us avec courtoisie, votre face is not au courant.
Là, on prend l'avion, on se dit que le calvaire est fini et NON!!! L'agent(e) de bord est frustré(e) parce qu'il/elle doit s'habiller en femme pour gagner sa vie (ou peut-être parce qu'il/elle regrette son changement de sexe?). Un sourire? Arrête de rêver. Hein? Une blanket? Quiens, ta F&%#@)&a*Y% couvarte. Bon, quessé qu'a veut, encore? De l'eau? Niaises-tu? Est-ce que je suis payée pour te donner de l'eau??? Après, je gage que tu vas vouloir aller pisser? ATTACHE TA CEINTURE!
En tout cas. Je suis rentrée chez moi saine et sauve. Je dois dire que je ne me suis pas tellement ennuyée de Montréal, mais bon. Le cardinal pousse sa chansonnette dans le saule, les feuilles poussent à vue d'œil, j'ai dormi la fenêtre ouverte. C'est le printemps.
lundi 27 avril 2009
Vivre dangereusement
En fin de compte, l'un des charmants employés de l'auberge où je loge m'a convaincue de faire la visite à Semuc Champey et à Lanquin: "Le climat n'est pas le même, là-bas, il m'a dit. il va faire beau, tu vas voir, tu vas aimer ça."Bon bon bon. Après tout, pourquoi pas, puisque je suis ici?
Nous sommes donc partis, un petit groupe, avec deux guides et un chauffeur. Il y avait notamment un couple d'Israéliens, lui sourd-muet, elle ne parlant que quelques mots d'anglais, avec leur fils d'une trentaine d'années; une princesse jamaïcaine en petite robe rose et chaussée de sandales fantaisie (hé, ma jolie, on s'en va EXPLORER des GROTTES!!!), un jeune Britannique solitaire et taciturne; deux grands boeufs de l'Ouest canadien; un couple de Néerlandais assez sympa; trois filles, britaniques aussi, je crois, dont l'une avait sur tout le corps un coup de soleil tellement affreux que j'avais à la fois pitié d'elle et envie de l'engueuler; et une radieuse beauté norvégienne.
Il faut deux heures et demie d'une route aussi sinueuse qu'accidentée pour se rendre de Coban à Semuc Champey. On traverse des plantations de cardamome, de café, de maïs; on aperçoit sous les frondaisons quelques masures de planches reliées entre elles par un étroit sentier. Comme c'était dimanche, les familles se rendaient à l'église, les femmes serrant contre elles leur missel. On a doublé quelques pick-up remplis de gens debout, serrés les uns contre les autres. L'un s'est arrêté pour faire monter encore trois femmes, dont l'une portait un tout petit enfant comme un ballot.
À Semuc, une rivière aux eaux d'un turquoise irréel a creusé dans le calcaire des bassins successifs où l'on peut plonger sans danger. Le décor est somptueux, fait de hautes montagnes où la forêt recule peu à peu devant les plantations.J'étais déjà bien contente comme ça, au soleil, avec mon bouquin (Como agua para chocolate, mon premier roman en espagnol, oui messieurs-dames), quand le guide nous a proposé une petite excursion en aval de la rivière. Il s'agissait de nager de bassin en bassin, puis de descendre dans un tunnel, de sauter dans un autre bassin, bref, une inoffensive promenade de santé.
Bon bon bon. Après tout, pourquoi pas, puisque je suis ici?
On traverse les premiers bassins; la pierre est un peu glissante entre chacun mais on se laisse aller sur les fesses comme sur la neige quand j'étais petite, on rigole et tout va bien.
Puis René (le guide) nous annonce qu'il faut sauter dans le bassin suivant - une petite marche de deux mètres. Il y a de l'eau en masse, pas de danger là. Hop! tout le monde saute dans la joie et l'allégresse... Sauf la princesse jamaïcaine, qui a fini par renoncer après force mines et minauderies. (Enweille, Chose, c'est qu'on gèle, nous autres, en t'attendant!)
Bon. Elle enfin partie, on continue. Il faut maintenant descendre à reculons un escarpement d'une dizaine de mètres en s'aidant d'une corde, poser prudemment les pieds dans les anfractuosités, s'assurer qu'on a prise avant de faire le pas suivant. René, qui assure en bas, a une vue en contre-plongée sur le cul de tout le monde. Faut pas être timide! Mais en fin de compte, je me suis dit qu'il avait dû en voir des pires que le mien et je me suis plutôt remémoré avec plaisir l'époque où, enfant, avec mon amie Dominique, nous jouions aux héroïnes du Club des Cinq en escaladant le cran derrière la maison de sa grand-mère, dans le rang Saint-Martin. T'en souviens-tu, vieille branche? C'est comme le vélo, ça ne s'oublie pas!
Bon, on rit bien, mais avec René, il faut encore se jeter à l'eau, trois ou quatre mètre plus bas, puis traverser une anse, tout droit par là et pas ailleurs, pour éviter de se faire emporter par le courant, et enfin remonter au sec de l'autre côté. Bof bof bof, allons-y, puisque je suis ici.
Nous avons pénétré dans une caverne dont les parois, doucement éclairées par la lumière du jour, miroitaient d'ors et de verts d'une richesse inouïe. Pas une cathédrale n'arrive à égaler pareille splendeur. Du coup, je n'ai pas regretté d'avoir raté la messe à Coban.
Mais nous n'avions encore rien vu. René a attaché sa corde à une stalagmite, a jeté l'autre extrémité par un trou dans lequel il s'est faufilé et a dirparu de l'autre côté de la paroi.
Nous l'avons suivi un à un, puis, selon ses instructions, nous nous sommes avancés sur une étroite corniche, avec l'eau qui rugissait tout en bas. Les filles et moi étions les premières de la file. L'une après l'autre, nous nous sommes assises en grelottant, collées les unes aux autres pour ne pas trop geler. En silence, émerveillées, nous avons longuement contemplé un spectacle assourdissant. Des rochers en volutes, en drapés, en creux, en ronde-bosse s'offraient à nos yeux, toujours moirés de reflets d'ors et de verts comme un taffetas ancien. Même Peau-d'âne n'aurait pu rêver d'une robe aussi fabuleuse. Des bandes d'hirondelles entraient et sortaient en piaillant; au pied des rochers l'eau grondait, moussait, ondoyait, n'eût été le froid, nous y serions restés des heures.
Mais bon, il y avait René pour nous ramener à la réalité. Nous avons donc, à ses ordres, rebroussé chemin en nous aidant de la corde et repassé à travers le trou, puis il nous a expliqué qu'il fallait sauter là, à l'endroit exact où lui-même allait le faire à l'instant, 10 mètres plus bas (10 mètres, mesdames et messieurs, songez-y), dans ce bouillonnement d'écume où on ne distinguait rien (rien de rien, mesdames et messieurs, imaginez). Et attention: pas plus loin, pour ne pas se heurter au rocher, et assez loin pour éviter la petite corniche, là, qui s'avance au-dessus de l'eau.
Il a fait le signe de la croix d'un air goguenard, a exécuté un saut de l'ange parfait et a disparu brièvement dans des tourbillons d'écume, pour reparaître un peu plus loin et grimper sur un rocher, d'où il nous a fait signe d'y aller.
J'étais la première de la file, boy-scout depuis le début, toujours prête: saute, glisse, plonge, grimpe, allez hop, on y va.
Bon bon bon. Puisque je suis ici, pourquoi pas?
Euh...
Il m'a fallu attendre que quatre ou cinq braves se lancent pour le faire à mon tour. Je me suis demandé pourquoi j'étais là. J'ai songé à Jules et à mon testament, j'ai pris une grande respiration et j'ai sauté, morte de trouille, en fermant les yeux. PLOUF!
OUF!
J'ai émergé, de l'eau plein le nez, toussant, crachant, mais vivante et heureuse.
Merci à mon maillot, qui a accepté de rester avec moi malgré le choc. Merci à mon papa, qui m'a appris à surmonter mes peurs. Et merci à moi d'avoir accepté de sauter.
***
Plus tard, nous sommes allés visiter les grottes de Lanquin. J'ai détesté ça. C'est glissant, il fait noir comme dans le cul d'un ours, il fait chaud, on ne voit rien, le sol est couvert de plusieurs centimètres d'excréments de chauves-souris... Bref, à mes yeux, la spéléologie est au sport ce que la gastro-entérologie est à la médecine: pourquoi diable y a-t-il des gens qui s'intéressent à ça???
Sur le chemin du retour, près de Coban, il y avait eu un accident. Les ambulanciers, les pompiers, les policiers mitraillette au poing, les gyrophares, la foule consternée, un corps jeté à plat ventre sur une civière... La scène était cauchemardesque. Edgar, le chauffeur, a mis la radio. On a appris qu'il s'agissait de l'un des camions que nous avions doublés, celui qui avait fait monter les trois femmes à la sortie du village de Lanquin. Deux d'entre elles étaient mortes.
Ce qui s'appelle vivre dangereusement.
samedi 25 avril 2009
La fête à la grenouille
Il a plu un peu quand je suis allée voir les ruines de Ceibal.Il pleuvait pas mal quand je suis rentrée de souper hier soir.
Là, depuis le matin, les averses nous tombent dessus, drues, denses, opaques. Tout laisse croire que ce sera pareil demain: la saison des pluies est en marche. Ça compromet mon petit tour à Semuc Champey, vu que je ne suis pas particulièrement folle des randonnées sous la pluie et que, pour les photos, la baignade, tout ça, ce sera plutôt ordinaire.
Pas grave. Aujourd'hui, j'ai fait ce que j'aime le mieux: je suis allée me perdre dans le labyrinthe du marché, des éventaires de planches et de tôle protégés par des bâches, reliés par des sentiers de terre battue où l'eau et la boue s'accumulent en larges ruisseaux qu'il faut enjamber avec précaution.
J'ai traversé la section des disques, puis celle des textiles, où j'ai âprement marchandé une longueur de ce tissu dont les femmes se font d'amples jupes (huit verges bien comptées), que j'ai sans doute payée bien trop cher. Je me suis faufilée entre les étals de poisson, de viande, de piments, d'épices, de chaux (qu'on
utilise pour attendrir le maïs lorsqu'on le fait cuire), de vêtements, de chaussures, des robes de princesse saumon ou pêche dont on affuble les petites filles au lieu du costume traditionnel.Ce qui me fascine toujours, ce sont les enfants. Ils sont là, près de leur maman, silencieux, placides, immobiles, ou alors ils jouent avec trois fois rien - un pauvre petit ballon dégonflé, un bout de bois, une ficelle. Ils ne pleurent pas, ne réclament rien, me regardent d'un air timide quand je les photographie. Quand je leur montre le résultat, leur visage s'éclaire d'un grand sourire joyeux et émerveillé. Leur maman s'approche, un peu méfiante, puis montre dans un sourire l'éclat de ses dents en or.
Il pleut.On s'en fout. Le marché sera ouvert demain.
Et puis j'irai à la messe, na!

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